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Stéphane Linou :

« Je crains des disettes locales »

Le 17 septembre 2020

Pionnier du mouvement locavore, sapeur-pompier volontaire, ancien conseiller général, soucieux de résilience alimentaire, Stéphane Linou avait imaginé vivre en pandémie, avant de la vivre. Entretien.

Pionnier du mouvement locavore, sapeur-pompier volontaire, ancien conseiller général, soucieux de résilience alimentaire, Stéphane Linou avait imaginé vivre en pandémie, avant de la vivre. Entretien.

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Stéphane Linou dépoussière « le plus vieux sujet de l’humanité ». En 2008, le consultant en gestion des risques avait lancé le mouvement «locavore». Plus de café, plus de chocolat, plus d’avocat : il s’était nourri, pendant un an, d’aliments produits dans un rayon de 150 km autour de Castelnaudary (Aude), où il vit. L’objectif ? Alerter sur la nécessité de repenser notre modèle de production et de consommation.
Son livre enquête publié en 2019, Résilience Alimentaire et Sécurité Nationale, va plus loin. Le conseiller municipal et ancien conseiller général de l’Aude se base sur un scénario de pandémie grippale imaginé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), où toutes les chaînes d’approvisionnement, transporteurs compris, sont bloquées. La réalité de la crise du Covid-19 a rattrapé la fiction en pointant les limites de notre système alimentaire, qui doit reposer sur les circuits courts et la consommation locale, exhorte Stéphane Linou.

Que nous enseigne la crise du coronavirus sur notre sécurité alimentaire ? 

Nous avons frisé la correctionnelle. Les circuits de la distribution alimentaire sont perfusés par les transports. Que ce serait-il passé si les tous les transports avaient été bloqués ? 80% de notre alimentation est acheté en grandes surfaces, et c’est aussi le cas en milieu rural, contrairement à l’image d’Épinal. Nous ne stockons plus notre nourriture, nos infrastructures nourricières (nos paysans) ne fonctionnent plus, nos populations sont non-préparées et devenues intolérables à la frustration. Nous aurions assisté à des émeutes pour nous nourrir, comme à La Réunion (fin 2018). La gigantesque panne informatique chez Système-U (vendredi 15 mai) est un autre signal faible. 

Qu’est-ce qui explique cette rupture entre la sécurité alimentaire et l’ordre public ?

Cette question est petit à petit sortie du champ politique pour être indirectement assumée par des acteurs privés (les hypermarchés), qui ont deux ou trois jours de stock. L’extraction des énergies faciles (charbon, pétrole) a contracté l’espace et le temps : nous avons abandonné nos géographies locales. Nos territoires ont été transformés en EPHAD à ciel ouvert. La théorie des avantages comparatifs a prospéré : les territoires se sont spécialisés puisque le transport ne coûtait rien. Notre société d’abondance nous fait oublier l’aspect sécurité. 2% à peine ce qui est consommé dans l’aire urbaine de Toulouse est produit dans l’aire urbaine de Toulouse. A contrario, 97% de ce qui y est produit est exporté. Les territoires de production ne correspondent plus aux territoires de consommation.

Comment en est-on arrivé là ?

Trouver de la nourriture et la sécuriser est le plus vieux sujet de l’humanité. Nous étions chasseurs cueilleurs : nous avons couru après la nourriture. Puis le néolithique (en -10 000, moins 12 000 avant J.C) a vu s’opérer des regroupements en villages et communautés, afin de sécuriser et protéger l’agriculture. Au Moyen-Âge, la légitimité politique des consuls – les ancêtres des maires – était basée sur l’exercice de quatre sécurités : extérieure (ériger et entretenir des remparts) ; sanitaire (lutter contre les épidémies) ; intérieure (maintenir l’ordre public local) et alimentaire. La police des grains et la police de la viande avaient été créés pour qu’il y ait assez de nourriture dans l’enceinte de la ville. Certes cela n’empêchait pas les famines, mais les meubles étaient sauvés en cas d’évènement imprévu. Aujourd’hui, la nourriture vient à nous, sans que l’on se demande comment, pourquoi, ou jusqu’à quand. Un exemple : la production agricole et l’alimentation – qui sont la base de la puissance d’une nation – ne font pas partie de la loi de programmation militaire.

Votre message est-il entendu ? 

J’avais lancé le mouvement locavore pour alerter sur notre degré de vulnérabilité par rapport à nos approvisionnements. En 2008, Castelnaudary (à 60 km de Toulouse) constituait la plus grosse densité de consommateurs en AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) : 100 familles venaient chercher leur panier de légumes toutes les semaines. Les producteurs n’étaient pas assez nombreux pour faire face à la demande des consommateurs. Le conseil général de l’Aude et la mairie étaient contre les circuits courts, par conservatisme. Depuis 2018, je propose sur Facebook le défi de m’inviter pour un repas chic et pas cher (moins de 9,50 euros par personne) avec des ingrédients produits à moins de 51 km du domicile. J’apporte le vin, des journalistes locaux sont invités (1). J’ai fait une quinzaine de repas dans toute la France. L’idée est que le Madame et Monsieur Tout le monde comprenne que bien manger n’est pas cher et fait vivre les producteurs locaux. 

Quid de la classe politique ?

Pour mon livre enquête, j’ai fréquenté des conseillers généraux, des militaires, des préfets ou des policiers : bien qu’ils soient compétents, ce sujet-là est une découverte pour eux. La sénatrice François Laborde a déposé un projet de résolution au Sénat qui porte le titre de mon livre. Il a manqué 16 voix pour qu’il soit adopté, en décembre dernier. Des lignes ont bougé : la résilience alimentaire doit être regardée avec les lunettes de la sécurité nationale. 

Quelles solutions envisagez-vous ?

À cause de notre ébriété énergétique, le foncier nourricier est devenu la variable d’ajustement de toutes les autres politiques. Je propose d’inverser le regard et de partir des besoins du territoire en nourriture. Les projets alimentaires territoriaux (PAT) doivent être obligatoires et supérieurs aux documents d’urbanisme. On sait quantifier le nombre de crèches, de zones commerciales, de cinéma, mais on ne quantifie jamais le nombre de paysans, la nourriture et le foncier nécessaires. J’ai été auditionné par le conseil économique et social et le Sénat. Je propose une hybridation de trois modèles de sécurité alimentaire. Au niveau micro-local, la mise en place de jardins collectifs pour les précaires d’aujourd’hui et de demain. Les espaces verts peuvent être convertis en espaces comestibles : planter des pommes de terre au lieu de planter des tulipes. 
Au niveau des communautés de commune, des contrats entre des structures (la restauration collective, les cantines, les grandes et moyennes surfaces), les consommateurs (AMAP ou autres), et les producteurs garantiraient à ces derniers une visibilité dans le temps sur les volumes et sur les prix. Enfin, je propose de poursuivre le modèle d’agriculture exportatrice, envers les pays qui importent nos céréales par exemple, afin d’éviter des effondrements de politique et régime, comme de nouveaux printemps arabes (2). L’autonomie alimentaire, ce n’est pas du repli sur soi ni de l’enfermement.

Quel est le rôle du consommateur ?

Le consommateur, en tant qu’individu ou en tant que commande publique, fabrique de l’insécurité quand il achète un produit qui vient de loin. Acheter un produit local, c’est la garantie de maintenir les infrastructures nourricières (les paysans et producteurs) sur place. C’est aussi la meilleure façon de maintenir la sécurité si un territoire devait être confiné. Il faut partir des vrais besoins, et pas des besoins des consommateurs. On surconsomme de la viande de basse qualité, comme on surconsomme les smartphones. On devrait manger moins de viande, mais locale et de qualité. Et faire pousser des légumineuses (lentilles, pois chiches). Du choix de nos régimes alimentaires dépendent les surfaces que l’on va consacrer à l’alimentation, au nombre de producteurs nécessaires, etc…  

Le temps presse…

Nous allons entrer dans un mode de contraction énergétique : une agriculture avec moins de pétrole et moins de produits chimiques requiert plus de bras. On va être obligé de revenir aux champs. Le risque d’exode urbain se prépare. L’agriculture urbaine a un grand rôle à jouer comme pouponnière de futurs paysans. Il est très important de sensibiliser et de former aux métiers de la terre pour que ces personnes s’installent ensuite dans les campagnes en tant que salariés agricoles. Avec le Covid-19, je crains un effet ciseau alimentaire. Des salaires sont temporairement nationalisés et liés à des métiers qui n’existeront peut-être plus dans quelques mois. Les prix alimentaires augmentent depuis le confinement (entre 6 et 12% selon une étude de l’UFC-Que choisir, ndlr), les revenus baissent en même temps avec le chômage de masse et le maintien des charges fixes pour les ménages (loyers, emprunts). Des bons alimentaires sont actuellement distribués en Seine-Saint-Denis. Je crains des disettes locales car les gens n’ont pas de potagers personnels ou collectifs. La cause ne sera pas l’accès physique aux supermarchés mais un accès financier. 

(1) Je viens manger local chez vous 
(2) La demande en blé des pays importateurs hors EU (dont l’Algérie et le Maroc) a augmenté avec la crise du COVID-19, selon FranceAgriMer. Source : https://www.franceagrimer.fr/Actualite/Conseils-specialises/Grandes-cultures/2020/Conseil-specialise-Grandes-cultures-marches-cerealiers-du-13-mai-2020

Propos recueillis par Quentin Guillon

Entretien à retrouver dans le Foodbook 14 d'Omnivore (sortie 24 septembre 2020)